Témoignage

La fille se lève et chante. Elle est rousse avec des yeux noirs, brillants. Elle se lève et sa voix remplit la pièce instantanément. Autour d’elle, des hommes, des femmes et des enfants assis sur des sièges dépareillés, des fauteuils de cuir, des chaises pliantes.

Elle chante en italien, ouvre ses bras, se déplace dans la pièce au milieu du public. Tous la regardent, étonnés et ravis. Sa voix résonne puissamment dans le séjour. Elle s’approche de moi, juste devant la fenêtre qui donne sur le jardin. Je vois son visage tout près, je sens son souffle, son parfum. Je sens son corps vibrer sous le chant qui la soulève. Sa main me frôle, elle porte une bague ornée d’une pierre bleue et un bracelet d’argent. La lumière du jour souligne son teint pâle, sa chevelure en paraît plus fauve. Elle tourne le dos à la salle, regarde par la fenêtre en fixant au loin un point que personne ne peut voir. Je ne comprends pas les paroles, je devine une histoire triste, une histoire d’amour.                                   

Puis le piano se tait et la chanteuse s’en va, traversant les applaudissements du public. Le chat de la maison, qui s’était glissé au milieu des chaises, détale affolé. La petite fille joue avec son dragon et il semble bien que ce dernier cherche à dévorer sa poupée. La petite fille est blonde aux yeux bleus, comme dans les livres d’images, mais elle n’est pas sage, elle s’agite. La dame à côté d’elle essaie de la calmer en lui faisant les gros yeux. Il ne faudrait pas déranger les artistes. Ils se regardent et se répondent à travers la pièce ; ils se lancent des répliques chantées comme on s’enverrait une balle. Puis ils nous sollicitent du regard et nous offrent ce plaisir qu’ils prennent et qu’on partage bientôt avec eux.

Le jour décline doucement et les abat-jour prennent le relais de cette lumière qui bascule. Dans la bibliothèque, un miroir lance encore un éclat. Les boucles d’oreilles des chanteuses paraissent plus brillantes. Elles sont deux maintenant à chanter près de la fenêtre où je suis assis. La fille rousse, une voix de soprano, et une femme blonde à la voix plus basse, plus chaude. Sa bouche articule exagérément chaque parole. Dans le demi-jour, son visage s’estompe et la musique se répand. Les voix des cantatrices s’unissent dans un mélange de mélancolie et de sensualité. Plus un bruit, la petite fille s’est tue. Un frisson se propage dans le public, marquant la fin de l’opéra en appartement.

Eric Karsenty

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